Je suis doublement motivée à publier cette entrevue avec Myriam Bouroche. C’est une suite logique et naturelle de ma chronique précédente sur le Campus Living Lab de l’université de Colombie-Britannique. Je souhaitais également faire connaître depuis longtemps le magnifique travail que Myriam Bouroche accomplit dans le domaine de la recherche au Québec et au Canada.
Elle représente pour moi l’archétype de l’archiviste, mais au XXIe siècle. De nos jours, les archives sont vivantes, échangeables et le commerce qu’on en fait leur confère un statut de pièces de recherche.
Myriam agit comme broker dans le monde de la recherche. Elle fait le pont entre les chercheurs et les institutions de recherche, les laboratoires Bell, le CIRANO, le CNRC, etc. En cette ère d’hybridité, de complexité des univers d’informations ouvertes, des portfolios de brevets et de gestion serrée de la propriété intellectuelle (PI), ses connaissances, son savoir-faire et sa rigueur rendent plein de projets possibles et tangibles.
La réalisation du premier projet du Living Lab de Montréal, BIXIWIKI, et ma présence au CIRANO comme entrepreneure en résidence lui sont grandement redevables. Plongez-vous dans ses réflexions, elles pourraient vous ouvrir des horizons insoupçonnés.
LG : Te rappelles-tu quand nous nous sommes rencontrées pour la première fois ?
MB : Je t’ai croisée la première fois aux 13e Entretiens Jacques-Cartier intitulé « De l’idée au produit » en 2000. Ta présentation de ton idée du mannequin virtuel à sa réalisation m’avait marquée. Ta vision du consommateur-avatar m’apparaissait précurseure.
J’étais alors directrice des Laboratoires universitaires Bell où je gérais le portefeuille de projets de recherche universitaires soutenus par Bell. Le continuum de l’innovation, de la recherche au développement à la commercialisation, me passionnait et j’accompagnais les chercheurs universitaires collaborant avec des professionnels de Bell.
LG : Myriam, quel est ton rôle au sein du continuum de l’innovation ?
MB : Je me suis toujours perçue comme un facilitateur du processus d’innovation, un agent d’accompagnement. J’accompagne les chercheurs et leurs partenaires industriels dans la conceptualisation de la recherche, sa planification, la négociation des contrats et la gestion du projet de recherche, incluant la gestion de toute PI émergente ! Je mets de l’huile dans les rouages pour que la recherche et l’innovation voient le jour !
LG : Une question pour les archives du XXIe siècle (rire), comment as-tu fait ton chemin ?
MB : J’ai obtenu une M. Sc. en management, donc comme généraliste en gestion j’ai toujours cherché une diversité de mes responsabilités de gestionnaire pour ne pas m’ennuyer et me perdre dans la routine ! Avec le temps, je me suis spécialisée dans un domaine : celui de la gestion de la recherche et de l’innovation.
Au début de ma carrière, au sein d’une entreprise en biopharmaceutique, j’ai eu à mettre en place un département de gestion extra-muros qui supervisait les partenariats de recherche de l’entreprise avec des universités à l’international. J’ai dû voir au développement d’un système informatisé de gestion de contrats qui recoupait autant les aspects recherche et contractuels que fiscaux et comptables, tout en gérant un portfolio annuel de plus d’une centaine de contrats.
Recrutée par Bell en 1999 pour lancer les Laboratoires universitaires Bell, j’ai dû recruter, former et encadrer mon équipe, gérer la construction des infrastructures et l’achat des équipements, instaurer des procédures de gestion, développer là encore un système informatisé de gestion de contrats, négocier les contrats de recherche, gérer les demandes de crédits d’impôts à la recherche, superviser les activités de communication et, bien sûr, gérer le portefeuille de projets de recherche.
LG : C’est dans ce rôle-là que nous nous sommes revues…
MB : Dix ans plus tard, oui. En continuelle idéatrice, après Mon Mannequin Virtuel, tu avais lancé le Living Lab de Montréal, un nouvel OBNL dont la mission est de faire collaborer les acteurs sociaux urbains (citoyens, gouvernements, universités, corporations) et ainsi favoriser la cocréation et l’innovation ouverte pour des villes meilleures.
Alors consultante pour Bell, toujours pour soutenir ses investissements en recherche universitaire, un de tes projets sur le BIXI et son potentiel pour une ville meilleure a retenu mon attention et le soutien financier de Bell. Quelques temps plus tard, je t’ai introduite au CIRANO avec lequel Bell collaborait depuis longtemps. Tu y es devenue entrepreneure en résidence. (…)
LG : À l’ère de l’intelligence collective, des plateformes de collaboration et de l’innovation ouverte, crois-tu que les collaborations de recherche entre les entreprises et les universités soient dans le coup ou qu’elles traînent de la patte au Québec ?
MB : Le Conseil de la science et de la technologie (CST) a publié en 2010 le Rapport de conjoncture sur l’innovation ouverte 2009. Il y souligne l’évolution nécessaire des pratiques en matière de gestion de la propriété intellectuelle (PI) comme principal défi pour les acteurs de l’innovation au Québec.
Pour une entreprise, faire de l’innovation ouverte, c’est ouvrir son processus d’innovation à des partenaires externes, tels les universités.
Une étude plus récente, présentée au CST par Isabelle Deschamps et ses collègues de l’École de technologie supérieure, sur les Modèles de réussite des collaborations université-entreprise au Québec dans un contexte d’innovation ouverte fait, entre autres, le constat que la négociation des clauses contractuelles de PI est souvent fastidieuse pour les parties mais ne les empêche pas de collaborer, et que la mise en commun des objectifs est essentielle.
LG : Mais quel est le bobo ?
MB : Trop souvent en fait, l’université manque de vision stratégique du monde des affaires et de l’immédiateté de ses besoins tandis que l’entreprise ignore les pratiques et règlements universitaires, notamment en termes de partage de la PI, de diffusion et publication des connaissances et de ses frais indirects. Il est vrai que leurs missions sont souvent opposées.
Selon ce rapport, « …il existe des points de convergence, puisque [l’entreprise et l’université] sont toutes deux des acteurs importants dans l’écosystème qui donne naissance aux innovations et les transforme en richesse collective. ».
LG : Quelle stratégie devraient adopter les entreprises dans ce cas ?
MB : Tout comme les auteurs du rapport Deschamps, je crois aussi que l’innovation ouverte reposant sur les partenariats entreprise-université devient possible quand les partenaires sont complémentaires et travaillent en synergie : ils collaborent main dans la main à toutes les étapes de la chaine d’innovation en unissant leurs ressources tant financières qu’humaines et ils trouvent un équilibre entre les forces push (recherches poussées par l’université) et pull (tirées par l’entreprise pour son marché et ses besoins) pour ressortir gagnant-gagnant.
Pour l’entreprise qui collabore avec l’université, il est primordial de reconnaitre la nécessité des forces push et pull de ses collaborations et de monter un portefeuille équilibré de projets en partenariat avec des objectifs technologiques et commerciaux divers, à court et à long terme. Mais pour cela, il faut pouvoir compter sur un budget de recherche externe qui permette de soutenir plusieurs projets à la fois, ce qu’une PME ne peut toujours se permettre.
LG : Peux-tu nous faire un portrait rapide de la collaboration entreprise-université à l’heure actuelle ?
MB : Un sondage réalisé en 2010 par la firme Léger Marketing pour la Chambre de Commerce du Montréal Métropolitain (Regard des entreprises sur le réseau universitaire québécois), sur les collaborations entreprise-université, indique que « La collaboration entre les entreprises et les institutions universitaires est jugée significativement plus pertinente [pour le développement des entreprises] par les entreprises qui exercent leurs activités depuis plus longtemps (50 ans ou plus : 91 % [versus 81 %]). Il est possible d’en conclure que la collaboration universitaire s’enclenche plus tard dans le cycle de croissance d’une entreprise. ».
De fait, selon le rapport Deschamps, seulement 9 % des entreprises soutiennent de la recherche subventionnée (no strings attached : recherche exploratoire, sans conditions) et 6 % de la recherche contractuelle (strings attached : recherche ciblée, axées sur les résultats avec livrables définis et accès à la PI).
D’autre part, 53 % des entreprises consultées collaborent avec les universités mais uniquement pour l’accueil de stagiaires.
LG : Que ferais-tu pour que les entreprises collaborent davantage avec les universités au Québec ?
MB : Je ferais connaitre des programmes comme celui des bourses de recherche en milieu de pratique où l’étudiant universitaire au cycle supérieur reçoit par année 7 000 $ du CRSNG, 7 000 $ du FQRNT et 7 000 $ de l’entreprise avec laquelle il collabore. C’est une véritable aubaine pour l’entreprise et une porte d’entrée peu contraignante au monde universitaire. De la même façon, MITACS offre des bourses de stage où elle verse 7 500 $ et l’entreprise, le même montant.
Pour une entreprise qui veut se lancer dans un partenariat de recherche, je recommanderais d’abord d’essayer la recherche subventionnée avant de passer à la recherche collaborative et de s’entourer de personnes qui ont une passion pour la recherche, qui connaissent à la fois leur domaine d’affaires et les rouages internes des universités et des agences subventionnaires, telles que le CRSNG ou le FQRNT, pour ne nommer qu’elles.
