Une expérience de vie :
Mon pèlerinage Montfortain à Lourdes du 17 au 23 avril 2016
6h30 : le jour se lève à peine sur la Porte d’Orléans. Le taxi nous dépose Denis et moi à l’arrêt des cars, notre point de rendez–vous où quelques pèlerins attendent déjà.
Denis, chez qui j’ai passé la nuit, est responsable logistique de l’antenne parisienne de l’association Montfortaine. A peine le pied posé à terre, il va accueillir les arrivants en leur remettant le dossier et le gilet des Montfortains . Je cherche à me rendre utile en l’aidant dans sa tâche autant que faire ce peut. Je fais connaissance avec sa sœur Christine et son frère Philippe qui, pour la deuxième fois reviennent. Le car des pèlerins malades est déjà là, le deuxième pour les hospitaliers se fait désirer. Nous l’attendons dans le froid du matin.
Au fond de moi je me demande ce que je fais là et dans quoi je me suis embarqué en ayant donné, il y a quatre mois, mon accord de participation à ce 68ème pèlerinage Monfortain à Denis.

Denis – Pierre
Denis, pour faire court, fut un temps mon boss dans ma période Wedgwoodienne, (NDLR : Wedgwood est une manufacture de poteries, de porcelaine et de faïence britannique fondée en mai 1759, au tout début de la Révolution industrielle du Royaume-Uni, par Josiah Wedgwood) puis un partenaire occasionnel de golf, et c’est lui qui m’a « vendu le projet » en me disant que c’était une expérience de vie extraordinaire, qu’on ait ou non la foi.
Le deuxième car arrive enfin ; nous embarquons et quittons Paris.
Pour ma première prise de contact, je suis affecté au car des malades. Pour la plupart il s’agit de personnes à mobilité réduite. Mon rôle consiste, avec un autre hospitalier, à les aider à se déplacer lorsque par exemple ils veulent se rendre aux toilettes.
Au départ de Paris ils ne sont que dix, mais à Vierzon une autre bonne dizaine de malades venant de la région sud de Paris viendra les rejoindre.
Quatre infirmières et deux médecins sont là pour s’occuper d’eux durant le voyage et leur séjour. En outre, pour le voyage aller et retour, chaque hospitalier (e) est parrain ou marraine d’un malade dont il s’occupera pour répondre à tous ses besoins à chaque étape.
La sortie de Paris en ce dimanche matin 17 avril se fait sans encombre et nous commençons à avaler les kilomètres en douceur. Le car est super- confortable surtout pour les malades qui bénéficient d’un très grand espace entre les sièges, réglables à souhait.
Je fais un peu connaissance avec mon entourage puis je cherche à rencontrer ma filleule Ludivine. Une infirmière me désigne sa maman qui l’accompagne. Je me dirige vers elle, et me présente. J’ai devant moi une femme aux cheveux blancs qui rayonne d’une immense douceur. Elle commence à me parler d’elle, me raconte qu’elle a deux fils de cinquante ans, et qu’elle a eu Ludivine sur le tard mais que celle-ci est née avec d’énormes handicaps incurables. Qu’elle la veille jour et nuit, la nourrissant à la pipette depuis maintenant trente ans. Immobilisée dans son fauteuil, Ludivine a la taille d’un petit enfant qui paraît enfermé dans son monde que seule sa mère semble pouvoir pénétrer. Aujourd’hui, elle m’avoue qu’elle est rassurée car elle a enfin trouvé un établissement qui pourra s’occuper d’elle si elle venait à partir avant. Elle ajoute, les mains tremblant sporadiquement (car elle a fait deux AVC et qu’elle est veuve) que Ludivine depuis sa naissance est un cadeau du ciel, qu’elle est sa lumière et quelle porte merveilleusement bien son prénom, me rappelant que Ludivine signifie lumière divine. Alors l’émotion me prend au ventre et je sens mes yeux devenir humides devant la beauté et la puissance d’un tel amour. Je lui sers fort les mains en signe de partage et de reconnaissance. Puis je regagne mon fauteuil bouleversé par un tel témoignage d’amour.
J’en ferai part plus tard au déjeuner à ma voisine de table qui avait deviné que c’était mon premier pèlerinage et qui me dit : « Tu vois, elle a été mise sur ta route pour toi ».
Le voyage continue, émaillé de quelques prières et d’intentions. Des feuilles de papier sont également distribuées à ceux qui en expriment le désir pour y écrire des intentions de prières qui seront déposées à la grotte à l’occasion d’une cérémonie.
Vierzon : nous faisons halte sur une aire de repos, pour se détendre et récupérer les pèlerins venant de Montargis. J’aide à descendre du car une aveugle et quelques femmes impotentes. De l’arrière du car le chauffeur fait sortir une sorte de monte-charge sur lequel viendra se fixer les fauteuils pour les malades totalement invalides.
Il faut repartir. J’aide à nouveau les malades à monter. Je vais pour prendre par la main une petite vieille qui se met à hurler et me repousse sèchement. Les anciens me disent alors de ne pas m’offusquer, car chaque année c’est pareil, elle a peur des inconnus et surtout des hommes !
Après le déjeuner nous reprenons la route et en « digestif » nous récitons des intentions et des « Je vous salue Marie » mais au bout de la deuxième intention la majorité s’est endormie : elle ne se réveillera que pour la messe à 5 H sur écran télé.
Nous arrivons enfin à Lourdes. Encore quelques prières à Marie pour « fêter » notre arrivée. Je sature un peu !
Une fois les malades descendus du car et acheminés dans leurs chambres, nous partons vers notre hôtel. Je suis sidéré par le nombre et la taille des hôtels qui vont du 2 aux 4 étoiles ! Il y en a partout. J’apprends que Lourdes vient juste après Paris en nombre de lits, c’est dire !!
Notre hôtel 3 étoiles est parfait, la table y est bonne et le personnel très aimable et attentionné.
Lundi matin : les nouveaux hospitaliers- rouleurs, c’est-à-dire ceux qui tirent les fauteuils /voitures des malades, ont droit à un briefing d’information. Nous faisons le tour du sanctuaire pour reconnaître les principaux lieux de recueillement, afin de pouvoir répondre à toutes les demandes des malades, On nous fait aussi passer le message selon lequel nous sommes là au service des malades pour que cette semaine soit pour eux une vraie semaine de vacances.
13h30 : tous les rouleurs du pèlerinage Montfortain, soit plusieurs centaines venant de la France entière, attendent dans le hall d’accueil pour prendre une voiture et la charger d’un malade au fur et à mesure de leur arrivée. Malheureusement, comme il semble qu’il y ait plus de rouleurs que de malades, nous irons bredouilles à la Basilique Pie X pour la messe d’ouverture.

Basilique Pie X souterraine
La basilique Pie X est une gigantesque basilique souterraine construite dans les années 50 et pouvant contenir jusqu’à 24000 fidèles. Nous sommes 5000 pèlerins Montfortains, et c’est déjà énorme ! L’arrivée de l’évêque de Rennes, qui va célébrer toutes les messes de la semaine, se fait en grande pompe et avec une solennité que je trouve un peu pesante. Le chef de chœur lance les premiers chants. C’est superbe ! Je n’adhère pas à l’homélie de l’évêque, mais je n’ai dû rien comprendre car Denis l’a trouvée très profonde. Cela dit, le recueillement et les chants repris par les 5000 pèlerins, vous emportent très loin. Et puis je me dis d’arrêter de prétendre tout comprendre à travers le minuscule œilleton de ma raison !!!
La messe finie, nous nous précipitons vers les malades pour être surs de pouvoir en ramener au moins un ! Je repère la femme aveugle de mon car de malades. Je lui rappelle qui je suis et lui propose de la conduire à la conférence prévue sur les actions des missionnaires Montfortains.
Une fois la réunion terminée, je l’invite à se promener dans le sanctuaire pour aller vers la grotte et les fontaines d’eau bénite. Le dialogue s’installe entre Geneviève et moi et j’apprends qu’elle n’est aveugle que depuis 2 ans, qu’elle vit son handicap comme une vraie renaissance, et que c’est une nouvelle vie dans laquelle elle apprend à marcher avec sa canne blanche avec curiosité et entrain.
Je m’efforce de lui décrire avec précision la beauté des lieux pour que son imagination fasse son travail. Et puis, elle me parle d’elle, me raconte qu’elle vivait au Sénégal, qu’elle avait une vie très active tournée vers tous les plaisirs matériels de la vie. Puis, se retrouvant seule (séparée ou veuve ?) elle rencontre un sénégalais qui, avec le temps lui propose de l’épouser. Il va alors voir le marabout pour connaître les conditions à suivre et revient vers elle en l’informant qu’elle devra porter le voile, et renier sa religion pour adopter celle de l’islam.
« Alors, à ces mots, me dit elle, j’aurais préféré qu’on me tue plutôt que de renier le Christ. Je fus, comme submergée par une foi qui semblait jaillir du plus profond de moi. Et puis maintenant je suis heureuse : je vis six mois à Paris et six mois au Sénégal où je retrouve ma fille qui, peut être par ricochet, est habitée également par la foi alors qu’elle avait toujours été éloignée de la religion ». Et à tel point qu’elle a dernièrement rassuré sa mère, parfois inquiète sur sa situation personnelle en lui disant : « Tu sais maman, rien ne peut m’arriver car je suis capitonnée dans le cocon de Jésus ». Encore un superbe témoignage !!.
Avant de regagner l’hôtel, nous nous offrons une petite parenthèse gustative qui se répètera tous les jours, en nous arrêtant dans un café sympa sur les bords du Grave, pour prendre une bonne bière ou un Jurançon bien frappé et partager nos vécus de la journée !
Après le dîner nous partons pour le chemin de croix dans la montagne. Les stations m’impressionnent par leur esthétique et la force dramatique de leur scénographie. Au loin le soleil couchant sur les cimes enneigées des Pyrénées ajoute à la magie des lieux.
Mardi matin : rendez vous à 7 h 45 pour la réunion de briefing. Nous aurons droit à 3 célébrations !!!!, Nous nous mettons dans la file d’attente pour récupérer une voiture et charger un malade. L’attente est un peu longue : nous parlons entre nous. Pendant ce temps les hospitalières s’affairent dans les étages ! Elles n’arrêtent pas une seconde, soit les équipes du matin de 7h à 14h soit celles de l’après-midi de 14h à 21h. Il y a là une répartition du travail bien conforme aux traditions ancestrales : les hommes bavardent dans l’attente d’une tâche précise alors que les femmes n’arrêtent pas, s’occupant de mille choses ! Sans commentaires !!!
Encore une fois, pas assez de malades pour tous les rouleurs. La faute sans doute à une épidémie de gastro qui frappe un étage. La messe de l’onction des malades est poignante. Je m’habitue aux pompes ecclésiastiques et l’évêque me paraît plus sympathique depuis que je l’ai vu hier croisant des pèlerins, à la fois très simple et très souriant, habillé dans son costume de ville.
Le déjeuner est rapide mais bien animé par une discussion que je lance sur le peu de place faite à la femme par l’église tant dans sa liturgie que dans son organisation. Mais il y a Lourdes pour me démentir où Marie tient la première place.

Basilique Notre-Dame-du-Rosaire et le grotte
L’après-midi démarre par la célébration mariale où je conduis une belle petite « mamie ». Je suis libre de partir mais je reste par curiosité, et là pendant deux heures j’assiste à une superbe cérémonie menée par des chants d’une grande beauté, par des voix délicates dessinant avec grâce les pleins et les déliés des pensées lues dans les textes. Les prières sont dites avec un tel ton de voix qu’elles semblent vous parvenir comme autant de caresses. Un moment de grande harmonie qui, lorsqu’on laisse parler sa sensibilité ne peut laisser indifférent.
Cela dit, les questionnements continuent à m’occuper l’esprit entre les offices !!
Retour rapide avec un malade, car la pluie s’est invitée au rendez- vous.
17h : encore une messe ! Celle des hospitaliers. Denis me demande si je ne sature pas un peu, et si je vais tenir le coup jusqu’au bout ! Puis il me conseille de venir à cette messe où, me dit-il, tu sentiras passer un souffle puissant. Et ce fut vrai, car quand vous avez près de 1000 hommes mûrs et bien mûrs rassemblés dans une église, reprenant en chœur et avec force les cantiques les plus beaux, ou qui se recueillent dans un profond silence, on ne peut que se sentir transportés par la puissance spirituelle de cette communion humaine.
Ainsi, chaque jour apportera son lot d’émotions, que ce soit avec la messe internationale où l’on continuera, comme au cours de toutes les messes, à parler de l’Amour de
Dieu pour les hommes, mais cette fois en italien, espagnol, allemand, anglais et ….
Il y aura aussi Marcel, un pauvre bougre de 75 ans environ, atteint d’un début de démence sénile et qui sera habité pendant tout le temps passé avec lui, notamment pendant la célébration de l’eau, par cette obsession de remplir ses deux jerricans d’eau bénite. Alors quel plaisir de le voir heureux en montrant à tout le monde ses bidons pleins! Il y aura René que je promènerai sur le chemin de croix près du Grave : un ancien agriculteur, célibataire, ayant consacré sa vie entière à sa ferme et à ses vaches. Un taiseux, mais dont on pouvait lire une grand bonté dans son regard qu’illuminaient de temps à autres ses sourires. Les yeux encore, de ces petites « mamies ou papy » où l’on pouvait lire les heurs et malheurs de leur vie et la présence d’une vraie gentillesse.
Et puis il y a cette foule bigarrée faite de jeunes venant de partout, pleins de vie et de rires et de ces moins jeunes à la démarche souvent lourde ; ces files d’attente de pèlerins qui se bousculent parfois pour remplir, qui ses bouteilles, qui ses fioles, qui ses gros bidons d’eau bénite, sans doute pour une famille ou des proches ; le recueillement de tous ces groupes notamment italiens devant la grotte où viennent même prier des pèlerins jour et nuit comme cette femme de notre groupe qui toutes les nuits allait prier à la grotte, porteuse des intentions de prières qu’on lui avait laissées spontanément ou données sur sa demande.
Et puis toutes ces messes en français ou en italien qui semblent se faire écho d’une église à l’autre.
Si la piété règne dans toutes ces assemblées, en dehors d’elles, la vie normale reprend son cours avec toute la panoplie des comportements et des travers de tout genre que l’on trouve dans tous les groupes humains. Chrétiens ou pas, les Hommes restent toujours que des humains.
Enfin, il y a autour du sanctuaire tous ces vendeurs de bimbeloterie et autres bondieuseries qui, de par leur nombre, peuvent nourrir encore les questionnements et les doutes si vous en avez !!
Je réalise que tout coule mieux lorsque je suis acteur que lorsque je redeviens pur spectateur !!!
Mais finalement, tout ce questionnement paraît d’un autre ordre et s’envole assez vite face au souvenir du regard de tous ces « papys » (surtout eux) et de ces « mamies » que j’ai pu croiser pendant ces cinq jours ; et puis aussi de tous ces malades qui ont fait l’objet de tant d’attention. Eux qui ont pu recevoir de l’évêque tant de messages d’apaisement, de réconfort, de courage et d’espoir et ce notamment lors de la célébration de clôture où il les a invités à se rendre utiles, bien que prisonnier de leur handicap, en devenant eux aussi missionnaires de la foi tout simplement par la prière afin que d’autres connaissent aussi la joie de croire.
L’après-midi du vendredi est libre. Chacun peut vaquer à ses propres occupations, méditer, prier, contempler, rencontrer, échanger, discuter, rigoler, siroter, autant de choses que l’on a déjà pu faire de temps à autre au cours de cette semaine.
Cette semaine qui s’achève, et qui se sera déroulée sur le thème de la miséricorde dont le sens profond nous fut rappelé comme étant la capacité d’ accueillir dans son cœur toute sorte de misère pour en alléger la peine, laisse en moi plein de belles images et le souvenir de grands moments d’harmonie.
Elle m’aura, par petites touches successives, ouvert un peu plus mon cœur à la misère des autres, et surtout permis de deviner et de voir la force et la beauté d’âme de ceux qui étaient touchés par l’handicap.
J’ai un peu donné mais reçu beaucoup de tous. Ce fut une belle expérience humaine qui vient se nicher quelque part en moi.
Pierre Berthiot
15 juin 2016